CHRONIQUE
Par Alice Adibet
Directrice d’une importante structure spécialisée dans l’accompagnement des personnes en situation de handicap
Leadership • Écoute • Maîtrise de soi
RADIOTAMTAM AFRICA
La Parole est une Force
Il y a quelque chose que j’ai toujours trouvé fascinant chez certaines personnes.
Elles ne parlent pas plus fort que les autres. Elles ne cherchent pas à dominer chaque conversation, ne se justifient pas constamment et ne semblent pas éprouver le besoin de prouver leur valeur.
Elles observent.
Elles écoutent.
Elles prennent le temps de comprendre.
Puis elles parlent.
Et lorsqu’elles prennent la parole, on les écoute.
Leur autorité ne vient pas du volume de leur voix, mais de la qualité de leur présence. Elles ne cherchent pas à occuper tout l’espace et pourtant, leur calme, leur assurance et la précision de leurs mots retiennent naturellement l’attention.
Pourquoi les personnes véritablement influentes paraissent-elles souvent plus silencieuses ? Pourquoi certaines présences s’imposent-elles sans avoir besoin de se montrer constamment ?
En 1975, le biologiste évolutionniste Amotz Zahavi a proposé ce que l’on appelle le principe du handicap, une hypothèse qui a contribué au développement de la théorie du signal coûteux.
L’idée peut être résumée ainsi : un signal paraît d’autant plus crédible qu’il est difficile ou coûteux à imiter par une personne qui ne possède pas réellement la qualité qu’elle prétend avoir.
Prenons l’exemple du paon.
Sa queue est imposante, lourde et contraignante. Elle exige de l’énergie et peut même le rendre plus vulnérable. Pourtant, un animal en bonne condition physique peut supporter le coût de cet ornement spectaculaire.
Dans cette logique, le coût du signal devient une partie du message : l’individu montre qu’il possède les ressources nécessaires pour l’assumer.
Cette théorie, initialement développée pour comprendre certains phénomènes biologiques, reste discutée dans le monde scientifique. Son application aux comportements humains doit donc être considérée comme une analogie et non comme une vérité absolue.
Elle nous offre néanmoins une piste de réflexion intéressante sur notre manière de communiquer, de nous affirmer et de rechercher la reconnaissance.
Dans notre société hyperconnectée, se montrer est devenu presque instantané.
Publier.
Commenter.
Réagir.
Donner son opinion sur chaque sujet.
Répondre immédiatement.
Chercher l’approbation.
Mettre en scène ses réussites.
Prouver que l’on existe.
Les réseaux sociaux nous encouragent parfois à confondre visibilité et importance, agitation et influence, prise de parole permanente et véritable autorité.
Mais la personne qui parle le plus n’est pas nécessairement celle qui maîtrise le mieux son sujet. De même, celle qui se montre constamment n’est pas toujours la plus sûre de sa valeur.
À l’inverse, choisir de ne pas réagir peut demander une véritable force intérieure.
Ne pas répondre sous le coup de la colère exige de la retenue.
Ne pas chercher à avoir systématiquement le dernier mot demande de la confiance.
Ne pas se justifier auprès de tout le monde suppose une certaine solidité intérieure.
Ne pas transformer chaque désaccord en combat nécessite de la maturité.
Le silence peut alors devenir un choix conscient. Il ne traduit pas une absence d’opinion, mais la capacité à décider si une situation mérite réellement une réponse.
Lorsqu’une personne connaît sa valeur, elle ne ressent pas toujours le besoin de convaincre tout le monde. Elle comprend que certaines critiques ne nécessitent aucune explication, que certaines provocations ne méritent aucune réaction et que certaines batailles ne conduisent nulle part.
Son silence ne signifie pas qu’elle n’a rien à dire. Il révèle parfois qu’elle sait exactement ce qui mérite d’être dit.
Certaines personnes dégagent une autorité naturelle parce qu’elles ne cherchent pas constamment à attirer l’attention.
Elles prennent leur temps.
Elles observent les comportements.
Elles écoutent réellement leurs interlocuteurs.
Elles choisissent leurs mots.
Elles acceptent les moments de silence.
Elles ne cherchent pas à prendre toute la place.
Et pourtant, leur présence se remarque.
Cette impression de puissance vient souvent de leur stabilité. Elles ne réagissent pas à chaque émotion, à chaque critique ou à chaque tentative de déstabilisation. Leur comportement semble guidé par une direction intérieure plutôt que par le regard des autres.
Dans le monde professionnel, cette qualité peut renforcer le leadership. Un dirigeant qui écoute avant de décider, qui ne promet pas inutilement et qui intervient avec précision inspire souvent davantage confiance qu’une personne qui monopolise continuellement la parole.
La parole gagne en force lorsqu’elle n’est pas gaspillée.
Il faut néanmoins éviter une confusion importante : le silence n’est pas automatiquement synonyme de force.
On peut se taire par peur.
On peut garder le silence par soumission.
On peut ne pas parler parce que l’on ne se sent pas autorisé à le faire.
On peut également renoncer à s’exprimer par manque de confiance, par épuisement ou parce que l’on a appris que notre parole ne serait pas entendue.
Ce silence-là ne doit pas être idéalisé. Il peut au contraire révéler une souffrance, une exclusion ou une incapacité à défendre ses droits.
La véritable maîtrise ne consiste donc pas à toujours se taire. Elle réside dans la capacité à discerner les moments où la parole est nécessaire et ceux où le silence protège notre énergie, notre dignité ou notre paix intérieure.
Il faut savoir se taire devant la provocation, mais parler face à l’injustice.
Il faut savoir éviter les conflits inutiles, mais défendre celles et ceux dont la voix est étouffée.
Il faut savoir écouter, sans pour autant renoncer à s’affirmer.
La question n’est peut-être pas seulement : « Pourquoi certaines personnes parlent-elles moins ? »
Elle pourrait être formulée autrement :
Ai-je besoin de parler pour être reconnu, ou suis-je suffisamment solide pour ne pas dépendre constamment du regard des autres ?
Lorsque notre valeur repose entièrement sur l’approbation extérieure, nous pouvons ressentir le besoin de nous expliquer, de nous mettre en avant ou de répondre à chaque critique.
Mais lorsque cette valeur est profondément ancrée en nous, le rapport aux autres changes. Nous pouvons écouter sans nous sentir diminués, garder le silence sans nous sentir effacés et prendre la parole sans chercher à écraser.
La véritable puissance n’est pas l’absence de mots. Elle est la liberté de choisir ses mots, son moment et son intention.
Les personnes les plus influentes ne sont donc pas nécessairement silencieuses en toutes circonstances. Elles ont surtout appris à ne pas parler uniquement pour être vues, reconnues ou rassurées.
Elles savent que toutes les opinions ne méritent pas une réponse.
Que toutes les provocations ne méritent pas leur énergie.
Que tous les silences ne sont pas des faiblesses.
Et que toute parole n’a pas la même valeur.
La véritable maîtrise de soi ne consiste pas à toujours se taire. Elle consiste à savoir quand parler, pourquoi parler et quand le silence vaut davantage que les mots.
Car le véritable pouvoir commence peut-être précisément là : au moment où nous n’avons plus besoin de montrer aux autres que nous en avons.
« Pour être efficaces, les signaux doivent être fiables ; pour être fiables, ils doivent être coûteux. »
— Amotz Zahavi et Avishag Zahavi, The Handicap Principle (1997), traduction libre.
Alice Adibet dirige une importante structure spécialisée dans l’accompagnement des personnes en situation de handicap. Son expérience de dirigeante nourrit ses réflexions sur le leadership, l’inclusion, la dignité, la résilience et les relations humaines.
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